03/12/2006

Amour propre (1/3)

Amour propre

 

            C’est pas compliqué à comprendre. C’est difficile à admettre. Tu lui en demandes trop tu sais. Elle peut plus. Elle, elle est là, elle attend. Elle galère. Elle bouge. Elle chante et elle écrit. Elle réfléchit, elle dort et elle rêve. Elle parle vers d’autres visages, elle sourit à d’autres sourires et elle regarde d’autres yeux.

            Toi, tu peux pas être là tout le temps. Sinon tu la tues. Sinon tu la fais souffrir. Tu l’étouffes. Elle a besoin de cette Liberté qu’elle s’est construite au fur et à mesure de son enfance, de son adolescence. Elle a besoin de se retrouver seule face à elle-même pour se dire que finalement elle n’est pas si mal que ça, qu’elle est jolie et qu’elle est quelqu’un de bien. Elle a besoin de rêver à de l’anticonformisme et à des trucs bizarres. Elle a besoin d’être seule. Seule dans sa chambre, avec ses secrets, ses petits trucs qu’elle ne veut pas te dire. Parce qu’elle en aime d’autres aussi, forcément. Elle en aime d’autres alors elle fait gaffe. Elle, elle s’en fout de ceux que t’aime. Mais elle sait que t’es jaloux. Pour tout. Alors oui. Elle fait gaffe. Elle t’emmène pas sur tous les chemins qu’elle aime.

            Elle t’emmène juste en elle. Elle te dit tout. Presque tout. Elle te blesse parfois. Souvent. Elle te blesse comme toi tu la blesses quand tu lui dis qu'elle est pas prisonnière, qu’elle est pas obligée de se forcer à rester avec toi, qu’elle est pas tenue de te supporter rien que pour te faire plaisir. Quand tu lui dis ça, elle a mal aussi. Mais tu peux pas t’empêcher. C’est une manière d’être une victime héroïque. Sauf qu’elle, elle est pas dupe. Elle sait bien. Elle te connaît par cœur.

           

            C’est bizarre ces relations qui se construisent sur rien. C’est simplement échanger un mot, une parole, une attention particulière ou remarquer quelque chose qui nous frappe chez la personne. Toi, t’as tout de suite su. T’as tout de suite su qu’elle compterait pour toi. Tu savais pas comment bien sûr. On peut pas savoir au début. Mais t’as su. Elle ne serait pas qu’une connaissance à qui tu parlerais de temps-en-temps.

            Tu es vraiment quelqu’un d’entier. C’est parfois un défaut, mais ça peut aussi être une qualité. Et tu l’aimes. Tu en veux de son amitié. Tu en veux à mort. Mais c’est pas possible. T’es trop exigent. Elle peut pas te réserver une amitié exclusive. Tu sais bien. Alors tu te contentes de ce qu’elle te donne. C’est déjà beaucoup. Tu te rends bien compte que c’est déjà beaucoup. Mais tu veux plus. C’est impossible. Tu te laisserais étouffer par son amour si elle pouvait t’en donner autant. Mais personne ne peut en donner autant. Même pas toi. Tu le crois parfois, avec ta petite prétention d’enfant gâté ou d’enfant triste, mais tu peux pas. On peut pas aimer autant qu’on le veut.

            Tu lui donnes tout ce que t’as. L'Homme est une prison d'où l'âme peut s'envoler. La tienne, tout entière, va vers elle. C’est pas forcément bien pour toi. Oui tu dis toujours que toi tu t’en fous, que tu préfères donner à celles et ceux que t’aimes plutôt qu’à toi. C’est normal ; je comprends. Mais essaye d’être un peu plus égoïste. T’as vu comment tu souffres ? T’as vu comment tu souffres à chaque fois qu’elle s’en va, à chaque fois qu’elle te quitte, qu’elle monte dans le train ou qu’elle raccroche le téléphone ? Tu vois la déprime post-coïtale après l’amour. Ben c’est pareil. C’est la déprime post-voix, post-visage, post-sourire, post-mélodie, post-sentiments, post-amitié. C’est la déprime de la retombée. N’être rien, d’un seul coup, après avoir été tout pour celle qui est tout, qui est ta meilleure amie. A chaque fois tu souffres, tu galères. Et puis tu te dis que c’est normal. Qu’elle va pas rester toujours avec toi, qu’elle va en avoir marre. Elle est pas capable de te supporter comme toi t’es capable de la supporter, de la laisser t’envahir jusqu’à te bouffer. Tu le sais bien, elle te l’a déjà dit, c’est normal.

            Pourtant, tu l’aimes. Tu l’aimes avec l’amour qu’elle te donne et tu l’aimes avec ces blessures qu’elle te fait par son indifférence et sa pudeur parfois qui masquent un peu la compréhension qu’elle te donne pourtant toujours. Tu aimes ses défauts : la maladresse dans les mots, la franchise ; tu aimes ses qualités : sa franchise et sa maladresse dans les mots, et puis son sourire, son intelligence, sa vivacité, sa manière de rêver, de te regarder et son besoin de solitude, son manque d’ambition et son a priori manque de confiance en elle. Tu aimes ce qu’elle est. Tu aimes cet intérieur que toi seul connait, ces angoisses, ces peurs et ses haines qu'elle ne montre qu'à toi. Elle est celle que tu essayes d'aider à trouver des solutions pour vivre, celle que tu appelles quand ça va pas. Même si tu sais qu’elle te rassurera peut-être pas. Si. Elle te rassure toujours. Pas dans la minute, mais toujours. Et c’est ce « pas dans la minute » qui te fait mal à chaque fois ; mais l’espace d’un instant. Tu comprends. Et cet instant résonne en toi jusqu’au prochain moment de bonheur.

           

            Mais tu es trop sentimental, trop jaloux, trop entier. Tu n’as pas fini de souffrir.

            Mais tu l’aimes trop pour arrêter cette souffrance. Et puis, rester son ami, ça te protège. Si tu ne l’étais plus, tu serais pire.

            Parce que le partage qu’est l’amitié, sous ton âme, se révèle comme une interminable jalousie. C’est tellement beau pourtant ce partage… Pour rien au monde tu l’échangerais. Et pour rien au monde tu l’échangerais Elle.

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19:56 Écrit par Il y a toujours une petite fille. Toujours la m dans Dans mon appartement | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |