11/12/2006

Amour propre (3/3)

"C'était bien"

pc13[1]

Voilà. C’est terminé. L’embrasser une dernière fois. Et puis attendre un peu. Le train s’en va.

Voilà. Tu regarderas encore longtemps le dernier wagon s’enfoncer dans le brouillard de la gare et te laisser là, les mains dans les poches, dans le froid et la solitude. Elle est partie.

Retour dans l’appartement. Trop froid pour toi. Trop chaud pour elle. Ce livret de CD qu’elle lisait cette nuit alors que tu pleurais dans ses bras est encore là, sur la table. Ce CD de Noir Désir qui te rappellera maintenant son départ. Son verre, que vous n’avez pas rangé, dans lequel elle ne boira plus. Vide. La vaisselle dans laquelle vous avez mangé ensemble pas encore lavée dans l’évier. Ces DVD que vous avez regardés. La télé. Le canapé sur lequel vous vous s’asseyiez. Tu la regardais y dormir, avec son visage apaisé et ses yeux fermés.

Vous saviez pourtant. Vous saviez que ce serait ce matin. Tu ne pensais pas que ça aurait été aussi difficile. Comment on fait pour ne pas chialer comme un gosse quand le train commence à rouler doucement à un mètre de soi, puis de plus en plus vite ? C’est triste un train qui s’en va dans le brouillard du matin. C’est triste parce qu’elle est dedans, et toi ici. A terre. Tué sur place.

T’as commencé à marcher sur le quai, et tu es descendu par les escaliers sous les rails alors que cette chenille qui s’éloignait vers l’horizon te dépassait dans un bruit que tu n’entendais pas. Tu es remonté de l’autre côté. Le silence de cette petite gare vide de trains et vide d’elle t’enveloppait et ne voulait pas sécher tes larmes. Il y avait des amoureux qui se disaient au revoir, une vieille qui compostait son billet, et un homme avec une valise qui achetait une bouteille d’eau.

Elle partait.

Pas toi.

Il y a Les fourmis de Werber, L’Etranger de Camus et Métaphysique des tubes de Nothomb, qu’elle a commencé. Ils sont là, juste à attendre ses doigts qui vont aller se perdre dans d’autres mains, ses yeux qui vont aller t’oublier dans d’autres visages. Cette couverture qui ne la chauffera plus et ce coussin contre lequel tu t’allonges et que tu respires parce qu’il porte encore son odeur, et sur lequel elle ne posera plus la tête. La télécommande du lecteur DVD qui marchait une fois sur deux reste posée là, à l’attendre. T’oses pas y toucher.

Et puis surtout, ce billet de train « aller » posé devant toi, qu’elle a déchiré en deux, que tu garderas, avec le nom de sa ville à côté du mot « Départ », et celui de la tienne à côté du mot « Arrivée ».

Il y a aussi ces deux DVD qu’il faut que tu ramènes au vidéoclub tout-à-l’heure. Pas envie. Pas envie non plus d’aller bosser ce soir. T’as envie de dormir, parce que là, vivre, c’est trop dur. T’as envie qu’elle te téléphone pour entendre encore le son de sa voix, qui te manque tellement aujourd’hui.

Tout est vide sans elle. Elle te manque.

Ses yeux noirs et son sourire qui te regardaient te manquent ; ce sourire que tu aimes tant. Ses jupes bizarres et ses chaussures te manquent. Ses lingettes démaquillantes avec lesquelles elle ne se démaquillait pas te manquent. Il n’y a plus sa brosse à dents ni son mascara dans l’armoire à glace au dessus du lavabo. Il n’y a plus son sac devant la cheminée et il n’y a plus ses cheveux qui baignaient dans l’air.

Il n’y a plus que tes larmes sur tes feuilles qui n’en finissent plus de se noircir de Tristesse. Il n’y a plus que ce morceau de Sopalin avec lequel elle a essuyé de l’eau sur la table qui traîne là depuis cette nuit. T’as pas le courage d’ouvrir le frigo pour voir le reste de la bouteille de Coca Light.

 

T’écoutes L’appartement.

« Attends-moi, toi tu es la reine

Des sommets, l’orage sévit dans les plaines

Tu ne m’entends pas

Je suis parasité, malgré moi… »

 

Il y a deux fois son prénom dans cette chanson. Tout ça est vide. Vide d’elle. Tu ne sais pas quoi faire. Tu es perdu. Le point de l’horizon si brillant parmi tous les autres points – si beau, si coloré – s’est éloigné dans un dernier sourire. Et un dernier instant. Elle t’a dit « c’était bien ». Et puis voilà. Dans le train. Fini. T’as plus que ta mémoire pour la voir et tes larmes qui n’en finissent pas de noyer ta feuille…

 

Tu viens de rentrer chez toi. Tu ne vas pas aller en cours ce matin. Tu ne sauras pas ne pas pleurer au milieu de ces gens, de ces visages hostiles, cachés par le sien qui éblouirait – et qui éblouissait – cet amphi, cette bibliothèque, cette cafétéria, ces rues et ce froid qui te piquerait les yeux et les mains. Rester quelques minutes avec elle sur le quai. Une dizaine, peut-être. Et puis le train. Tu aurais bien voulu la serrer dans tes bras une dernière fois. Mais le train allait partir et un monsieur derrière toi voulait y monter. Tu es redescendu sur le bitûme. Et tu as entendu sa dernière phrase qui restera gravée en toi pour longtemps, qui a marqué ces moments, ces instants, ces jours que vous avez vécus ensemble. « C’était bien ». Et son dernier sourire. Et voilà. Son départ. Et puis son absence dans ce matin gris et froid de novembre.
C’est vrai :

Il est certaines blessures

Au goût de victoires

Ou alors certaines victoires au goût de blessures. Tu dirais ça, plutôt, toi.

T’as envie de sentir encore son odeur près de toi, ses mains dans ton cou et les tiennes dans son dos, vos regards qui se croisent…

Ca fait bizarre de rentrer après, et voir que rien n’a changé. Mais qu’elle n’est plus là. Tous ces objets témoignent des habitudes que vous avez prises ensemble pendant ces quelques jours de Paradis. Ca faisait bizarre d’être heureux…

Mais les larmes qui remplissent la Tristesse ne remplaceront jamais l’absence. Elle t’a appris une des choses les plus importantes de ta vie : lorsqu’on goûte au bonheur – le vrai – quelques jours, lorsqu’on va toucher du doigt le soleil et la lune, alors la retombée est difficile. Il n’y a plus de pesanteur. Tu t’écrases lourdement sur le sol. Elle n’est plus là pour te garder là-haut. Plus on est heureux un moment, plus on est blessé ensuite. La somme de nos souffrances est le résultat direct de la grandeur du bonheur précédent.

Plus on est heureux avant, plus le souvenir du bonheur est difficile, et plus on souffre après. Le mot de la fin, c’est elle qui l’a eu : « c’était bien ».

 

Tu es égoïste. Tu sais que les instants que vous avez vécus n’étaient pas tous beaux pour elle. Mais ce sont ses blessures d’enfance pas encore pansées, encore à vif sous les cicatrices de la distraction qui lui donnent ses souffrances, ses picotements au fond de ses yeux noirs.

Tu noies tes larmes la tête posée sur ce coussin qui porte toujours son odeur. Il est bientôt cinq heures. Elle va arriver à la gare de sa ville. Passer la journée à penser à elle a été le moment le plus triste de ces quelques jours. Parce que son absence est si présente, le vide dans cet appartement est tellement grand, sans elle… L’au revoir, c’est la sanction du fait que l’on s’est vu. L’au revoir est un maître sévère.
           Maintenant, tu ne diras plus « on va rentrer », mais « je vais rentrer ». Vous n’irez plus faire les courses ensemble. Elle ne te fera plus découvrir Björk et toi Noir Désir. Elle ne sera plus là pour éclairer tes jours et tes soirs. La lumière est éteinte, et tu laisses le crépuscule entrer par la fenêtre. Tu fermeras les volets sur cette journée de brouillard et de bruine tout-à-l’heure. Le jour qui tombe n’a jamais été aussi triste que ce soir. Le soleil qui s’en va vers l’horizon. Elle, elle doit descendre du train. Il est l’heure.

Le vide et le silence t’enveloppent. Tu termines ce texte, tu termines une journée où vous n’existiez plus. Une journée semblable aux autres. Sauf que c’est ce matin que tu l’as regardé, la gorge et le ventre noués, le train qui a creusé les restes de lambeaux de nuit, avec elle dedans.

 

Tu peux lui dire un grand merci pour ce qu’elle t’as donné ; pour ces jours merveilleux. Tu es triste, ce soir, parce qu’elle t’as fait connaître le bonheur. Elle est belle.

C’est vrai ce qu’elle a dit : « c’était bien ».

REM-01[1]

00:51 Écrit par Il y a toujours une petite fille. Toujours la m dans Dans mon appartement | Lien permanent | Commentaires (14) |  Facebook |

Commentaires

Pour réagir a ta phrase finale,il nous resterait certainement qqch,ms est ce que ça suffirait a compenser tt ce qui nous fait mal justement..j'en doute encore malheureusement.J'essaie de me dire que chacun vit son drame comme le pire qu'il soit,pr essayer de discréditer ce qui me fait souffrir,ms ça ne marche pas vraiment.
Je t'embrasse,au plaisir de relire des notes aussi pertinentes.

Écrit par : dame mariane | 11/12/2006

Je vais ptet te sembler stupide ms j'ai adoré le commentaire que tu m'as laissé.
Merci :)
Bonne soirée!(s'annonce t-elle bien?(mieux?)

Écrit par : dame mariane | 11/12/2006

Il est bien triste le brouillard qui se lève comme un fantôme sur la plaine
et nous enlève les gens qu'on aime
Il porte les murmures de nos souvenirs heureux
et l'image jaunie de leur sourire chaleureux.


Merci pour le commentaire^^
La photo n'est pas de moi c'est un ami qui me la donné.
Pour ce qui est de noël, je ne crois pas en dieu mais j'aime offrir des cadeaux aux autres et voir le sourire de ma petite soeur quand elle arrache le papier :) et moi j'aime sourire à mes parents. J'ai plaisir à me rappeler assise avec mon biberon au milieu des paquets avec mon biberon et mes deux cochons d'indes.
Oui je crois que noël c'est juste pour les souvenirs. Et puis chez moi c'est un jour qui semble teinté d'un je ne sais quoi de magique. Quand il neige la nuit de noël il y a comme une lueur violette dans les ténèbre et la forêt se met à chuchotter.
Bonne soirée
camille

Écrit par : belle la planete | 11/12/2006

*** merci pour ton passage chez mo et pour ton message ...
Bonne semaine,
Bisous ...

Écrit par : marie | 11/12/2006

... Les départs sont toujours source de tristesse et de regrets...
Bisous et à bientôt...
Bonne soirée aussi...

Écrit par : un petit ange triste | 11/12/2006

Juste parce que j'ai pleuré en lisant cet article.

Je t'écris...

Écrit par : Ninon ou Blackcherry | 11/12/2006

Pleuré ? Dame Mariane, je te remercie pour tes passages. Et non, tu ne me sembles pas stupide. Tu me sembles pas stupide. Tu me sembles pas stupide. Pourquoi mieux ? La soirée de vendredi a été la plus forte de toute ma vie, Je ne peux pas en passer une mieux ! Merci beaucoup en tous cas. tu es très gentille.

Belle la planète, ton commentaire est très joli. Mais je partage pas ton avis lo. Peut-être parce que j'ai des rapports avec ma familles apparement plus difficiles que toi. Et puis les lumières, les illuminations, les décorations pleines de couleur, je trouve ça tellement naïf... C'est bien la preuve que les Hommes ont besoin d'oublier la merde dans laquelle ils vivent. Moi, Noël me dégoûte. Mais je suis content que toi ça te plaise. Je suis pas une référence. J'aime aussi ton poème. Et ta manière de décrire la nature. Continue, surtour.

Merci, marie. bonne semaine à toi également. A très vite.

Petit ange je suis bien d'accord. Mais les départs sont tristes parce que ce qu'on a vécu avant était beaux. Ils sont la sanction du bonheur passé. A bientôt. (PS : Tu es une fille ou un garçon ?)

Ninon ou Blackcherry, alors là... Je sais pas quoi dire. le fait que tu aies pleuré en lisant le texte, c'est le plus beau commentaire qu'on m'ait jamais fait. Merci, merci, merci. Je sais pas quoi dire d'autre, je suis sans voix.

Merci à toutes et à tous de vos passages sur mon blog. Je vous en suis très reconnaissant, et je vous aime, vous, collègues bloggueurs ou non sans visages, mais avec tellement de mots... Continuez à écrire.

Écrit par : Moi | 11/12/2006

C'est vraiment très bien ce que tu écris, j'aime beaucoup. Et non, je ne m'habituerai jamais à être inscomniaque...c'est trop moche parce que c'est un état trop lamentable...juste assez fatiguée pour ne rien pouvoir faire de constructif, mais pas assez pour sombrer dans cet univers que j'aime tellement. Mais peut-être que ce soir ça ira mieux...Merci

Écrit par : anxieuse | 11/12/2006

C'est vrai que j'aime énormément ma famille. Ce sont tous des gens absolument adorable. Mais tu sais le noel chez moi c'est pas bourré de décorations de lumières qui scintillent dans tout les coins^^
Pour finir peut être que chez nous se n'est pas noël que nous fêtons, je pense qu'on invente notre propre fête dans notre coin de montagne.
à la prochaine ^^

Écrit par : belle la planete | 12/12/2006

belle ambiance belle ambiance ici ...
pour la dernière phrase ... si on nous enlève nos blessures nous sommes presque morts ...
en chacun de nous c'est un tout indivisible que bonheur et malheur que bien et mal ...

Écrit par : dan | 12/12/2006

Laisser partir... et laisser revenir. Personne ne vous enlèvera ce que vous avez vécu ensemble. Ce n'est qu'un au revoir, elle reviendra, sûr que vous ne perderez pas la contact! Je t'embrasse fort!

Écrit par : titemel | 12/12/2006

Et... ...A bientot (genre en avril !)
Ne crois pas que je te laisse pour toujours dans le brouillard de ta ville du nord.
La prochaine fois que je te laisserais il fera beau et chaud et on se pèlera pas sur le quai (on espere).

Bon trêve de cynisme (tu me connais: "Moi cynique?! Jamais...")
A tout à l'heure quand je t'empecherais de bosser sur ta révolution de 1848...

Écrit par : Ptite antigone | 12/12/2006

Merci Ptite Antigone.
Merci d'être là.
Je te dis tout ce que je pense. Tout ce que tu sais...

Écrit par : Moi | 13/12/2006

"l'appartement" de noir désir, j'adore...

Écrit par : axl | 13/12/2006

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